L’HISTOIRE DU VERRE ET DU CRISTAL

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L’histoire du verre, nous dit Pline l’Ancien, commence bien des siècles avant notre ère, par une forte tempête en Méditerranée.

Ce jour là, la mer est si démontée qu’un bateau de marchands phéniciens doit venir se mettre à l’abri sur la côte. On tire le navire au rivage puis on se prépare à bivouaquer. Las ! Impossible de chauffer cette marmite car le feu s’allume mal tant le vent est mauvais.

Sur la plage sablonneuse, l’équipage cherche en vain quelques pierres qui protègeraient le foyer et permettraient de caler la marmite. Mais la faim rendant l’homme astucieux, un marin va chercher, dans la cargaison du navire, quelques blocs de notre (carbonate de sodium) pour entourer le feu.

Quand le repas est terminé, on voit, à l’emplacement du foyer, une merveilleuse substance dure, translucide et brillante, miraculeusement créée par la réaction du nitre sur le sable. Ainsi naquit le verre selon la légende.

L’historien moderne, le Pline du XXe siècle, est beaucoup trop soucieux d’objectivité pour s’en contenter. S’appuyant sur les découvertes de l’archéologue et les analyses du chimiste, il cherche la vérité par d’autres voies.

La découverte du verre est la conséquence naturelle, nécessaire, de la fabrication du fer ou du bronze, une des premières inventions de l’homme sociable. Dans la métallurgie du fer comme du bronze, les gangues des minerais produisent des scories (mélanges de silicates alcalins ou terreux) qui, impures, opaques et colorées, n’en sont pas moins des verres.

Quoiqu’il en soit, vingt siècle avant notre ère, les égyptiens savant produire des pâtes de verres multicolores dont ils font des pièces de joaillerie, des perles, souvent assemblées en colliers, témoin cette perle découverte dans la tombe d’Amenhotep (1551-1527 avant J-C).

Raffinés, épris comme tous les orientaux de parfums et de fards, ils fabriquent aussi de tout petits flacons réservés au transport de ces précieux produits qu’ils exportent sur tout le territoire du monde antique.

Pendant quinze siècles, le verre, à peine translucide, demeure une matière luxueuse, limitée dans ses formes et ses utilisations aux étroites possibilités des techniques employées : la taille, comme le quartz ou les pierres précieuses, et surtout le moulage autour d’un noyau de sable.

Au premier siècle de l’ère chrétienne, se produit la première révolution verrière importante : l’invention du soufflage, qui donne au verre sa merveilleuse transparence et sa plasticité. 

La canne à souffler, comme une baguette magique, transformera les destinées de l’industrie du verre en lui permettant de créer, en grandes séries, des récipients usuels.

Par cette révolution, le verre entrait dans notre vie quotidienne.

À partir de cette époque, l’histoire du verre reflète l’épopée de nos vingt siècles, au fil des luttes entre l’Orient et l’Occident. 

LE VERRE ET ROME

Au moment de la découverte du soufflage, naît à Rome un nouvel empire qui marquera de son sceau toute l’Europe Occidentale. Son premier maître, l’empereur Auguste, ne tarde pas à ajouter l’Égypte à la liste de ses conquêtes (30 av. J.-C). 

Aussitôt, avec claivoyance, il exige d’abord qu’une partie du tribut de guerre dont il taxe les vaincus soit constituée par des objets en verre dont il connaît l’excellente valeur commerciale.

Puis, quelques quarante ans plus tard, la contribution égyptienne ne suffisant plus à Rome pour maintenir ses échanges avec d’autres puissances comme la Chine et l’Inde, l’empereur Tibère ordonne aux verriers égyptiens de venir installer leur industrie sur le sol latin (14 ap. J.-C).

PREMIER ÂGE D'OR DU VERRE

Avec l’implantation de ces artisans orientaux, commence le premier âge d’or du verre, qui durera plus de quatre siècles. 

En effet, Rome, société civilisée dont les besoins vont grandissant, développe l’industrie du verre, multipliant ses utilisation et ses formes, comme en témoignent les nombreux récipients destinés à la parfumerie, la pharmacie, la droguerie et l’alimentation, retrouvés dans les maisons de Pompéi (79 après J.-C), favorisant son extension sur tout son empire.

Sur le passage des légions, certains verriers qui les suivaient s’installer définitivement, établissant ainsi des ateliers en Gaule, dans la basse vallée du Rhône, puis dans la région de Lyon et vers le Nord.

Aux IIIe et Ive siècles, les verriers sont implantés à Strasbourg, Trèves, Cologne …

Après trois siècles de paix relative, les invasions vont brutalement ruiner cette expansion gallo-romaine. 

Submergé par le flot des barbares, l’Occident voit son expansion commerciale considérablement freinée.

L'ORIENT ET LE VERRE

L’Orient redevient pour des siècles le creuset artistique et culturel du monde méditerranéen avec deux foyers principaux : Constantinople (l’ancienne Byzance) et Damas.

La verrerie d’art syrienne connaît une vogue considérable et les mots « verres de Damas » constituent, au Moyen Age, un véritable label de qualité, une marque de raffinement aux yeux des grands seigneurs. 

Le terme « verre de Damas » qualifiait toutes les fabrications verrières du monde islamique dont les plus réputées sont les fameuses lampes de mosquée fastueusement décorées d’émaux colorés.

Byzance participe largement à cette diffusion de l’art oriental. Au Moyen Age, un visiteur européen, émerveillé par tout ce qu’il voyait dans ce carrefour du monde, écrivait :  » Il n’y a point dans les quartiers de cette ville un pouce de terrain qui ne soit occupé par une boutique. On offre en vente des objets si délicats et si charmants que, si tu avais l’os de la jambe rempli d’or, tu le casserais pour les acheter » .

Sans casser l’os de leurs jambes, les croisés, qui jouèrent un rôle considérable dans les échanges culturels et économiques du temps, rapportèrent en Occident avec ces objets orientaux, des provisions d’exotisme qui fleuriront pendant tout le Moyen Age.

DEUXIÈME ÂGE D'OR, LE VERRE DE VENISE

Vers le IXe siècle, une ville d’occident commence une extraordinaire activité : c’est Venise, la sérénissime république, dont les vaisseaux sillonnent les mers et qui participe aux croisades.

Ses hommes de guerre et ses marchands en font le point de rencontre des influences de Constantinoples, que Venise occupe en l’an 1204, et des influences syriennes car elle commerce intensivement avec Damas.

Comme Rome l’avait fait, Venise « importe » sans scrupules des verriers de Constantinople sa colonie orientale, suscitant ainsi un nouvel enrichissement technique et artistique du verre qui commence à vivre, dans l’île de Murano, son deuxième âge d’or au début du XIIIe siècle.

En ce temps là, les ateliers de Murano éclipsent déjà les autres centres verriers européens, quand se produit en Orient un drame lourd de conséquences : le sac de Damas par les hordes de Tamerlan, en 1400. 

Les mongols, vainqueurs, déportent à Samarkand comme esclaves, les verriers syriens restés après l’occupation vénitienne. 

Rien ne s’oppose plus à la suprématie de Venise qui exporte alors ses produits dans l’Europe entière.

LE VERRE DE BOHÊME

En Bohême, au début du XVIIe siècle, les verriers poursuivent d’autres recherches. Ils imaginent d’utiliser comme matière première le quartz de leurs montagnes.

Leur essais sont rapidement couronnés de succès : en broyant les quartzites, ils obtiennent une silice beaucoup plus pure que celle du sable et un verre qui permet de faire jouer la lumière dans la masse même de la matière.

Pour exploiter au mieux cette propriété, le verrier crée la taille profonde donnant naissance à une technique particulière et à un art nouveau.

Parce qu’il satisfait mieux les goûts des peuples de Bohême, mais aussi de France et de Germanie, ce verre taillé devient rapidement à la mode. Le vrai buveur veut avoir son verre bien en main et, à la fragilité du cristallin de Venise, il préfère la robuste beauté, l’opulence massive du verre Bohémien.

Mais le XVIIe siècle réservait aux hommes épris de perfection une découverte bien plus considérable. Cette fois il ne s’agissait pas d’imitation ou de conquête, mais d’une de ces circonstances fortuites d’où, quand elles sont intelligemment exploitées, naissent les grands bouleversements.

LE VERRE ANGLAIS

Rien ne prédisposait l’Angleterre, qui avait commencé sa production nationale en faisant venir des verriers français, à être la patrie de cette découverte.

Au début de ce siècle, les insulaires se préoccupent plus de leur puissance maritime que de leurs artisans. Leurs chantiers navals travaillent à plein rendement, engouffrant d’énormes quantités de bois.

Or, l’île est pauvre en forêts et les verriers consomment, pour chauffer leurs fours, bon nombre de ces fûts si précieux pour les coques et les mâts des navires.

Craignant pour l’avenir de sa flotte, le Roi signe alors un édit interdisant d’utiliser le bois comme combustible. C’était apparemment la condamnation à mort de l’industrie verrière britannique. En réalité, ce fut l’act de naissance du cristal.

Car le verrier, avec l’esprit d’entreprise et la foi en son art qui le caractérisent, refuse de voir ses fours s’éteindre. La mort d’un four, pour lui, c’est un peu sa propre mort.

On lui supprime le bois ? Il cherchera un autre combustible et le trouve avec la houille. Mais les premiers essais sont décevants : le verre, fondu à la houille, est coloré d’une teinte brune par la fumée.

Pour l’en protéger, le verrier anglais entreprend de couvrir son creuset d’une sorte de voûte. L’idée est ingénieuse. Pourtant, avec cette nouvelle forme de creuset, il se perd beaucoup de chaleur : il faut donc prolonger les fontes et augmenter la proportion des fondants.

Le résultat découragerait tout autre qu’un verrier : en forçant la dose du fondant, on provoque une autre coloration et une baisse de qualité. Les recherches s’orientent alors vers d’autres fondants.

Cette fois, l’entreprise réussit : en remplaçant l’alcali par de l’oxyde de plomb, après bien des dosages empiriques, l’artisan anglais obtint un verre parfait, d’un éclat magnifique, possédant la propriété de réfracter la lumière avec une puissance égale à celle du diamant.

Le cristal, que l’on baptisa à l’époque Flint-Glass,  parce qu’on le fit avec du sable provenant du silex (flint).

Après quarante siècles d’efforts créateurs, d’échanges incessants, de recherches obstinées, le verre parvenait à son apogée, avec la somptueuse perfection du cristal.

Tout cela ne se fit pas en un jour. Il fallut aux anglais près d’un siècle pour obtenir une matière parfaite.

Un tel succès des produits étrangers, joint au désir de porter le cristal « à sa plus haute perfection » provoque une salutaire réaction chez les artisans français.

D’autant plus que les fabrications de cristal de Bohême continuent elles aussi de se vendre bien en France où, contrairement à ce qui se passe à l’étranger, les monarques ne semblent plus s’intéresser à la production nationale. 

« La France manque de verrerie d’art et c’est pour cela que les produits de Bohême y entrent en si grande quantité, d’où il suit une exportation étonnante de deniers à un moment où le Royaume en aurait si grand besoin pour se relever de la funeste guerre de Septs ans … »

Voilà en quels termes Monseigneur Louis de Montmorency Laval, alors évêque de Metz, s’adressait au roi Louis XV pour le supplier de l’autoriser à créer une usine à feu dans sa châtellenie.

Le roi en fut conscient qui, en son Conseil tenu à Fontainebleau le 16 Octobre 1764, agréa la requête. Et il fit bien, car cette verrerie lorraine, née de l’abondance des bois épiscopaux, allait devenir le berceau d’une des plus prestigieuses cristallerie de France,ce et d’Europe : la cristallerie Baccarat.

 

LE CRISTAL FRANÇAIS

Ici et là au XVIIIe siècle, dans diverses provinces de France, eurent donc lieu des essais, timides ou infructueux, de fabrication du cristal

Les premières réussites interviennent peu avant la Révolution : l’une à Villeneuve Saint-Georges (1779-1782) grâce à Philippe-Charles Lambert, fondateur de la Manufacture des Cristaux de Reine; l’autre, à la verrerie lorraine de Saint-Louis.

Pour prouver sa réussite, cette dernière présentait au docte jugement de l’Académie des Sciences, différents verres à boire et gobelets, carafons …

L’académie va alors encourager l’industrie française à suivre et à augmenter la production.

Ainsi est née, et bien née, l’industrie française du cristal. Restait à perfectionner la fabrication.

Le XIXe siècle fut donc l’époque des grands perfectionnements. Époque des recherches pour améliorer les techniques existantes.

Ce sont les premières mécanisations des tailleries, qui remplaçaient le travail au pied, sur les meules, par le travail hydraulique, et celles du soufflage dans un moule.

Au cours des vingt premières années, la même émulation pousse d’abord les cristallines à blanchir et à purifier leur matière. C’est le temps des vases Médicis aux formes inspirées des céramiques gréco-romaines, des candélabres et des lustres, des service de table et de toilette aux décors extrêmement variés. 

Vers 1820-1830 le style change, s’orientant maintenant vers des formes puisées aux sources du Moyen Age et de la Renaissance.

Les recherches de procédés de coloration du verre aboutissent. C’est aussitôt un immense succès auprès du public.

La notice, rédigée par Baccarat pour l’Exposition de 1839, exprime bien la véritable renaissance de ces fabrications.

Les cristallines français ont été sourds aux premières provocations de la mode au sujet des cristaux de couleur, dits de Bohême, qu’on aurait aussi bien pu continuer à fabriquer en France si l’usage s’en était conservé. 

Cependant, à partir d’une époque récente, le goût s’en étendit assez pour que nous ne puissions nous dispenser de répondre aux appels du commerce et des consommateurs, et nous entrâmes en lice tant pour les cristaux de couleur, comme le cristal rouge et le cristal noir, que pour les décors en or et argent et la gravure que nous y ajoutons dans nos ateliers.

Mais le cristallier ne dépend pas toujours de la mode, il sait aussi la créer. C’est le cas, de 1845 à 1865 environ, de la vogue considérable, lancée notamment par Saint-Louis et Baccarat, des boules de verres, presse-papier et millefiori.

Avec une habileté extraordinaire, il y enferme des roses, ses pensées, des papillons légers ou d’horribles serpents.

C’est aussi pendant le XIXe siècle que la mode glissa peu à peu du cristal limpide à l’opaline, laiteuse ou colorée, opaque ou translucide, unie ou décorée.

Chaque cristallerie a sa recette, son cheval de bataille : il y a le verre blanc laiteux, dit opalin (Baccarat, 1823), dit opale (Choisy-le-Roi, 1827 et Bercy 1828) dit pâte de riz (Saint-Louis, 1844), ou blanc opalin (Choisy-le-Roi, 1827 et la Vilette, 1833) ou opalisé …

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